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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 17:28

Hétéro, Homo ou Mono, le mariage change mais se porte bien !

Par Guy Sorman

« Je serais honorée que vous assistiez au mariage de Sunny Lee ou que vous vous y associez par l’esprit. » Voici le faire-part, en coréen, qui m’est parvenu à Paris en juin dernier.Sunny Lee, entrepreneur à succès, à l’âge de quarante ans, ne trouvait aucun mari digne d’elle. Elle n’envisageait pas pour autant de renoncer au mariage, à la convocation de sa famille, de ses amis, de ses clients. Par-dessus tout, elle tenait à la robe blanche et à la photo qu’elle pourrait exposer comme un trophée. Le conjoint était l’élément le moins nécessaire. Étranger de service, j’eus l’honneur de trancher le gâteau de mariage en forme de Tour Eiffel. Français tout de même, je ne pus m’interdire quelques mots d’esprit comme « Comment divorce-t-on lorsqu’on est marié avec personne ? »Un mariage en Corée est une affaire qui peut durer plusieurs jours. Sunny Lee, fondatrice d’une start-up, comptant Samsung parmi ses clients, m’avait invité avec huit mois d’avance pour s’assurer de ma présence : les Sud-Coréens apprécient d’être reconnus de l’extérieur et la présence d’Européens à un mariage est aussi essentielle que celle du groupe de K-pop. Ce que l’invitation de Sunny Lee ne mentionnait pas était le nom du conjoint parce qu’il n’y en aurait pas : Sunny Lee se mariait avec elle-même. Cette nouvelle coutume, Made in Korea, progresse dans le pays et gagne le Japon voisin. Les Sud-Coréens sont devenus des créateurs de modes.

Cette tradition du mariage seul va se développant, un rebondissement de plus, le plus récent dans la plus ancienne de toutes nos cérémonies. Il est loin le temps où le mariage unissait pour la vie un homme et une femme. Ce mono-mariage, qui s’ajoute au mariage hétéro et au mariage homo, révèle quelques tendances universelles qui, partout, affectent les mariages et modifient le statut des femmes. Rappelons que dans les civilisations les plus anciennes, comme c’est encore le cas en Inde et en Afrique, l’épouse fait partie des meubles que l’on négocie entre familles.

Sunny Lee se situe aux antipodes de cette tradition-là. On trouvera son histoire pittoresque, mais l’est-elle tant que cela ? Dans l’ensemble du monde développé, les femmes font des études plus longues que les hommes. Sortant de l’Université à un âge où leur mère était déjà mariée, les femmes du Japon et de Corée du Sud partent en quête d’un conjoint de plus en plus tard dans leur vie. Les statistiques sur le sujet montrent qu’en Europe comme aux États-Unis, plus une femme est éduquée, plus elle se mariera tard ou pas du tout. Car plus une femme avance en niveau d’études et en succès professionnel, plus elle va chercher un conjoint de statut au moins équivalent.

Mais plus elle attend, moins les maris potentiels sont disponibles. La diplômée, cadre de trente-cinq à quarante ans, se rabattra alors sur un « second » marché que l’on n’osera pas appeler celui de l’occasion. À la lumière de cette évolution, Sunny Lee apparaît comme plus précurseur que fantasque.

Ne sommes-nous pas là à esquiver le grand débat sur le mariage homosexuel ? Venons-y. Non pour prendre une position, ni pour ajouter des arguments, car tout a déjà été dit. J’ajouterai, au massif des controverses, deux observations. La première est que le monde est désormais divisé en deux parties, celle où le mariage homosexuel est légal ou pourrait le devenir – à peu près l’Occident à fondement chrétien – et l’autre partie où ce mariage homosexuel est inenvisageable, pour des raisons où la culture – le monde musulman – le dispute à l’autoritarisme politique – la Russie, la Chine. Là où le mariage homosexuel est hors de question, c’est moins le caractère sacré du mariage qui interdit son évolution que la domination de l’homme sur la femme : l’islam autorise la polygamie et pour les Chinois, s’offrir une concubine témoigne de leur prospérité. La géographie du mariage homosexuel tend à coïncider avec la libération des femmes et sa prohibition avec leur oppression.

À quoi j’ajouterai une seconde observation de caractère, disons, libéral : la légalisation du mariage homosexuel me paraît une demi-mesure. Des Parlements, des gouvernements ont cédé à la revendication du mariage homosexuel au nom de l’égalité des droits. Mais ne devrait-on pas poursuivre le raisonnement et se demander pourquoi les États se mêlent du mariage ? Le caractère public du mariage par l’État est un fait récent.

Dans les sociétés traditionnelles, jusqu’au XIXe siècle, le mariage était un contrat spirituel ou/et un contrat de droit privé paraphé devant un notaire. Mes grands-parents, juifs de Galicie, furent mariés par un rabbin, ce qui ne les empêcha pas d’engendrer dix enfants ; jamais il ne leur serait venu à l’esprit de s’adresser à un bureaucrate de l’Empereur François-Joseph. À mesure que nos sociétés se sont laïcisées et que les États ont entrepris de tout réglementer, le mariage est passé de la sphère privée à la sphère publique. Il n’est pas inconcevable, les États ayant tendance à opérer un repli stratégique sur leurs fonctions essentielles, que le mariage s’en retourne à ses origines : un contrat, entre adultes consentants, sanctionné ou non par des autorités religieuses librement choisies.

Mais aussi, le charivari autour du mariage tend à occulter l’essentiel : l’humanité persiste à se marier de façon traditionnelle, un homme et une femme ; l’immense majorité de ces mariages est stable, sans tromperie et pour la vie. L’infidélité, le divorce et l’union libre font seulement de meilleurs livres et de meilleurs films.

Ainsi, aux États-Unis, depuis que le mariage homosexuel est légal, il n’est question dans les médias que des droits… des transsexuels. Il n’empêche que ces controverses n’affectent jamais que des minorités. Et à en croire les statistiques, en Europe et aux États-Unis, l’infidélité stagne en-dessous de 15%, l’union libre recule et le nombre de divorces diminue. À bien y réfléchir, même Sunny Lee est favorable au mariage, fût-il d’elle avec elle-même.

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